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 Rolf Grafe : « Nos projets de développement ne doivent pas contribuer à l’aggravation des conflits »

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Le concept « Ne pas nuire » invite les organisations humanitaires et de développement à mieux prendre en compte les tensions locales afin d’éviter que leurs interventions ne fragilisent la cohésion sociale. Face aux conflits liés notamment à l’accès à la terre, à l’eau, aux pâturages et aux ressources naturelles, cette approche constitue un outil essentiel pour prévenir les effets négatifs involontaires des projets sur les communautés bénéficiaires.

Cette approche a été présentée aux organisations paysannes partenaires de la GIZ ainsi qu’à des journalistes, lors d’un atelier organisé à Abidjan du 6 au 9 octobre 2026. À cette occasion, Le Continental a rencontré Rolf Grafe, conseiller en planification sensible aux conflits et spécialiste du concept « Ne pas nuire ». Dans cet entretien, il revient sur les fondements de cette approche, les risques liés aux interventions humanitaires et les mesures à prendre pour intégrer durablement les acquis de la formation dans les pratiques professionnelles.

Le Continental : Vous venez de renforcer, pendant quatre jours, les capacités des organisations paysannes et des journalistes sur le concept « Ne pas nuire ». Pouvez-vous nous expliquer brièvement en quoi consiste cette approche et ce qu’il faut essentiellement en retenir ?

Rolf Grafe : Nous avons constaté que, parfois, par méconnaissance du contexte local, les organisations de développement ou d’aide humanitaire peuvent, sans le vouloir, provoquer ou aggraver des conflits à travers leurs projets.

Lorsque des tensions existent déjà sur le terrain, notamment autour de la gestion des ressources, nos méthodes de travail, nos comportements et la manière dont nous mettons en œuvre nos interventions peuvent contribuer au renforcement de la cohésion sociale, mais aussi aggraver les conflits existants.

Il est donc essentiel de bien comprendre le contexte dans lequel nous intervenons et d’anticiper les effets potentiels de nos programmes. Nous devons identifier les facteurs de division et les facteurs de rapprochement au sein des communautés. L’objectif est d’éviter de renforcer les premiers et, au contraire, de consolider les liens et les mécanismes de coopération qui existent, même dans les situations de conflit.

Le Continental : Cela signifie-t-il que, par ignorance ou par manque de connaissance du contexte local, certaines organisations humanitaires et de la société civile peuvent contribuer à exacerber les conflits dans les régions où elles interviennent ?

Rolf Grafe : Oui, cela s’est déjà produit. Les expériences de la Somalie dans les années 1990, ainsi que celle du Rwanda, notamment dans le contexte du génocide, ont mis en évidence les risques liés à certaines interventions.

Des organisations ont apporté des ressources pour venir en aide aux populations dans le besoin. Cependant, une partie de ces ressources a pu être détournée au profit de milices impliquées dans les conflits.

Au Rwanda, des années de travail en faveur du développement ont été brutalement anéanties par les violences. Des hommes et des femmes qui avaient été nos partenaires ou nos bénéficiaires se sont retrouvés impliqués dans les massacres.

Nous avons alors dû nous poser des questions fondamentales : qu’aurions-nous pu faire pour éviter cette escalade de la violence ? Quelle responsabilité incombe aux acteurs qui intervenaient dans ces contextes et qui n’ont pas suffisamment pris en compte les tensions qui couvaient au sein des communautés ?

Le Continental : Peut-on considérer que l’approche « Ne pas nuire » vise justement à prévenir les dérives observées lors de certaines interventions humanitaires, notamment dans des contextes comme ceux du Rwanda ou de la Somalie ?

Rolf Grafe : Si nous prenons cette approche au sérieux, nous pouvons au moins nous assurer que nos interventions ne contribuent pas à alimenter les tensions et les conflits qui existent sur le terrain.

Notre objectif, en tant qu’acteurs humanitaires ou de développement, n’est pas nécessairement de résoudre les conflits. Notre mission consiste notamment à améliorer les conditions agricoles, à favoriser l’accès à l’éducation ou à renforcer les services de santé.

Cependant, nous devons être conscients que nous menons ces activités dans des contextes où des tensions peuvent déjà exister. Il est donc indispensable de veiller à ce que les ressources mobilisées dans le cadre de nos projets ne contribuent pas à aggraver la situation.

Lorsque des communautés se disputent déjà l’accès à des ressources limitées, toute intervention extérieure doit être soigneusement planifiée afin de ne pas alimenter les rivalités ni favoriser une escalade de la violence.

Le Continental : À travers cet atelier, les organisations participantes ont été formées et outillées sur cette approche. Qu’attendez-vous concrètement d’elles à l’issue de cette formation ?

Rolf Grafe : Au cours des vingt-cinq dernières années, j’ai travaillé avec de nombreuses organisations. J’attends d’elles qu’elles intègrent les enseignements tirés de ces expériences dans leurs processus de planification et qu’elles veillent à ne pas contribuer négativement aux conflits dans leurs zones d’intervention.

À l’issue de cet atelier organisé à Abidjan, j’espère que les participants mettront en pratique les connaissances acquises. Les responsables des organisations devront améliorer la conception de leurs programmes et planifier leurs activités en tenant davantage compte des dynamiques de conflit propres à chaque contexte.

Il ne suffit pas de connaître le concept. Il faut surtout l’appliquer concrètement dans la préparation, la mise en œuvre et le suivi des projets, en tenant compte des réalités locales et des effets potentiels de chaque intervention.

Le Continental : Pour terminer, quelles sont les prochaines étapes que vous recommandez aux participants afin que les acquis de cet atelier soient effectivement intégrés dans leurs projets et leurs pratiques professionnelles ?

Rolf Grafe : Nous avons ici un avantage important : une personne responsable de projet et familiarisée avec l’approche « Ne pas nuire » possède également les compétences nécessaires pour accompagner les participants dans sa mise en œuvre. L’expertise est donc disponible dans la région.

Il est essentiel que les échanges se poursuivent entre cette responsable de projet et les représentants des organisations partenaires qui ont participé à l’atelier. Ils doivent mettre en place un mécanisme de suivi permettant aux participants de poser leurs questions lorsqu’ils rencontrent des difficultés dans la mise en œuvre de leurs activités.

Si, au cours d’un projet, des tensions apparaissent ou si des effets négatifs imprévus sont constatés, les organisations doivent pouvoir solliciter un accompagnement pour comprendre la situation et adapter leurs interventions en conséquence.

Le fait que la responsable du projet soit elle-même facilitatrice de cette approche constitue un atout considérable. Cela permet d’envisager un accompagnement de proximité et de favoriser l’intégration effective du concept « Ne pas nuire » dans les pratiques des organisations partenaires.

Le Continental : Monsieur Rolf Grafe, merci de nous avoir accordé cet entretien.

Yves Dossou Leblanc

Rédacteur/ lecontinent@l

Tel : +22890270108

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